Pourquoi le Brésil doit aller en finale de sa Coupe du monde ?

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أخر تحديث : dimanche 23 février 2014 - 11:12
Pourquoi le Brésil doit aller en finale de sa Coupe du monde ?
Cet été, le Brésil accueille la vingtième édition de la Coupe du monde. Sur fond de crise sociale, le pays du roi Pelé doit impérativement atteindre la finale.

Costume noir, cravate grise et large sourire aux lèvres, Luis Nazário de Lima dit Ronaldo « le vrai » pour certains, a l’allure d’un parrain d’honneur pour l’organisation de la Coupe du monde au Brésil. Son pays, celui du foot et des magiciens du ballon rond, celui du Roi Pelé et des rues de Bento Ribeiro, le quartier de son enfance. Des rues où notre inconscient nous renvoie l’image d’un petit surdoué en guenilles, ballon sous le bras, son indigence maquillée d’un sourire sur un air de samba. Une histoire des quartiers pauvres de Rio de Janeiro, aux Galactiques du Real Madrid et au maillot auriverde de la grande Seleçao. Voilà ce que la compétition reine du sport le plus populaire du monde inspire, loin d’un pays où les contextes politiques et socio-économiques ont depuis longtemps pris le pas sur la ferveur pour un jeu qui ne résout plus tous les problèmes.
Alors que l’attribution de la Coupe du monde 2022 au Qatar semble bien plus indisposer l’opinion publique occidentale que celle de 2014 au Brésil, l’événement « au pays du football » est une vraie poudrière. En surface, le Brésil, huitième PIB mondial, est une puissance émergente tout à fait capable d’accueillir l’événement le plus suivi de la planète. Mais en profondeur, il est un pays meurtri, qui souffre de distanciations pour le moment irréversibles. Pour Jacques Gleyse, sociologue du sport et anthropologue spécialiste du Brésil, les répercussions de la Coupe du monde sont extrêmement difficiles à prévoir, d’abord en raison des clivages qui caractérisent le pays. « Le Brésil est un continent. Il faut s’imaginer un pays qui irait de Londres à Ouagadougou, en le renversant. On ne peut donc pas apporter de réponses uniformes en fonction des Etats. La langue portugaise n’est même pas uniforme du Nord au Sud » explique-t-il ainsi pour souligner l’importance des inégalités, sociales, économiques et culturelles aujourd’hui au cœur du problème.
Les raisons de la colère: Le drame survenu la semaine dernière à Manaus avec la mort d’un ouvrier traduit le retard qu’accuse le pays sur le cahier des charges de la FIFA. À cette heure, seulement sept stades sont fins prêts, alors que l’instance internationale réclamait que les douze prévus le soient pour le 31 décembre 2013. Les retards de livraison reflètent, eux, les atermoiements d’une organisation qui se met elle-même des bâtons dans les roues. En parallèle, les pouvoirs publics font face au mécontentement de la population qui se révolte à coup de manifestations – parfois violentes – en raison des dessous de cette organisation.
L’argent investi dans ces stades et infrastructures, quelques onze milliards d’euros, ne l’a pas été ailleurs, dans l’éducation, les routes ou les hôpitaux. Les citoyens, qui entendent les dirigeants tabler sur une croissance moyenne de 0,4% pour les cinq prochaines années, sont dans l’incompréhension face à la réalité de leur quotidien. Pour Jacques Gleyse c’est bien la répartition des bienfaits de cette croissance qui est en cause : « Beaucoup ne comprennent pas que le niveau de développement du PIB ne se répercute pas dans les services étatiques, notamment dans le Noredeste, la zone amazonienne mais aussi au Mato Grosso. Le développement profite surtout aux conurbations urbaines (Sao Paulo, Rio…) et au Sud du pays. Les Brésiliens demandent massivement de l’argent pour les services publics. »
En bout de chaine, l’organisation de la Coupe du monde – et à moyen terme des Jeux Olympiques de Rio en 2016 – est le même symbole de cette manne des puissants à qui tout revient. Dans son enquête du 28 janvier dernier, France Football révélait un arrangement entre les instances politiques et les sept plus grandes entreprises de BTP du pays, chargées de construire les infrastructures événementielles. Ainsi, sous contrôle étatique, les stades ont bien été financés avec l’argent public au détriment des fonds privés qui devaient initialement les servir et qui, dans un autre contexte, sont utiles au financement des partis et campagnes politiques. Pour ceux d’en bas, des favelas aux classes moyennes, les conséquences sont immédiates et concernent directement les transports et les logements  dont les coûts ont considérablement augmentés. Un développement national en trompe l’œil, basé sur le précepte de « 80% des richesses partagées par 20% de la population ». Et le reste est en colère.
La violence par la violence: Depuis le mois de juin 2013, les manifestations contre l’organisation du Mondial et la hausse des prix ne cessent d’affluer. Et si on note une accalmie chiffrée depuis novembre dernier, la violence ne s’est pas extirpée de ces réunions publiques où se regroupent les citoyens manifestants et autres anarchistes qui vont plus loin que le simple slogan : « Brésil réveille toi, un professeur vaut plus que Neymar. » Ainsi, le pays pleure Santiago ilidio Andrade, caméraman mortellement blessé lors de la manifestation de Rio de Janeiro le 6 février dernier, et aujourd’hui en état de mort cérébrale.
Alors que ces violences prirent racine lors de la Coupe des Confédérations (gagnée de surcroit par le Brésil), quelles sont les raisons de croire qu’elles cesseront pendant la Coupe du monde ? Michel Raspaud, docteur en sociologie du sport, spécialiste du Brésil, professeur à l’université de Grenoble et auteur du livre « Histoire du football au Brésil », n’en voit aucune : « Il y a eu des violences lors de la Coupe des confédérations, il y en a actuellement, il n’y a pas de raisons qu’il n’y en ait pas de nouvelles juste avant et pendant la Coupe du monde. Ce d’autant plus qu’elle permettra d’accueillir des médias du monde entier et que ce sera forcément une situation sensible pour le pouvoir politique dont voudront profiter les manifestants. »
Les pouvoirs publics, en porte-à-faux entre les accusations de corruption dont ils font preuve et la volonté de contenir tant bien que mal la fronde populaire, ne sont exempts d’aucun reproche sur les deux versants de leur action. Incapable de maintenir l’ordre et la paix, les forces de police s’apparentent à une milice de répression qui ni fait qu’envenimer les choses. Ainsi, de nombreux cas ont été à déplorer ces derniers mois lors des « rolezinhos », ces réunions de jeunes qui se donnent rendez-vous via les réseaux sociaux et qui se rassemblent dans les centres commerciaux, afin de s’approprier les lieux qu’ils ne peuvent fréquenter pour y acheter ce qui y est vendu beaucoup trop cher.
Tir dans la foule à  la balle en caoutchouc, estocades à la matraque et consorts, tout y passe. Malgré un dispositif militaire dantesque (150.000 militaires seront dépêchés pendant le Mondial), personne ne peut assurer aujourd’hui leur efficacité face à une foule. Pour Jacques Gleyse, la situation de cet été ne dégénèrerait que si ce traitement de la violence par la violence se prorogeait : « S’il leur est demandé de réprimer très fort les moindres manifestations, notamment celles indigènes autour de Maracana, cela risque de dégénérer. Tout dépendra aussi des favelas, si les pauvres se mobilisent ou si ce sont seulement les classes moyennes. »
La coupe aux reflets opalins: Jaune ornée d’un liseré vert, scintillante comme le salut d’un dirigeant qui finalement, entre deux feux, aurait réussi à mener à bien son entreprise. S’il fallait s’immiscer dans les rêves de Dilma Roussef, voilà ce qu’on y trouverait. Elle, contemplant l’objet phare d’une vitrine expiatoire du pêché d’avoir privilégié le rayonnement international d’un pays malheureux chez lui.
La Coupe du monde, dans son esprit, a ce pouvoir. Du moins, c’est ce qu’il lui reste à espérer en vue des élections d’octobre au Brésil. En attendant, l’élue du parti des travailleurs met le bleu de chauffe en coulisse pour activer le Sénat, capable d’apporter une solution semi-dictatoriale aux manquements des forces de l’ordre totalement dépassées. Michel Raspaud explique la volonté de légiférer un acte sans foi ni rien d’autre : « Il sera toujours facile d’accuser le peuple comme traître à la nation. C’est d’une certaine manière ce qui semble se dessiner avec la préparation d’une loi au Sénat contre les manifestants qui pourraient être accusés de terrorisme et risquer jusqu’à 30 ans de prison. »
Mais si les citoyens, fiers d’être pour la sixième fois de leur histoire champions du monde regardaient d’un peu plus près l’objet de tous les désirs, dans le globe surplombant la divine sébile, ils y trouveraient un reflet bien terne. Celui d’un voile, presque transparent, fébrilement posé sur une réalité inchangée… Alors cette fois-ci, le politique illusionniste ne sera pas marionnettiste. Et le pantin, toujours articulé, marchera encore dans la rue. C’est en tout cas ce que pense Michel Raspaud, pour qui la magie ne prendrait pas : « Même si la Seleção gagne la Coupe du monde, ce ne sera qu’une courte rémission, du genre fête carnavalesque de trois jours ou une semaine. Ensuite la lutte sociale reprendra. » Accoutumé à la violence, le pays se prépare lentement à son exposition planétaire. Le reste du monde y est-il prêt ?
Ordem e Progresso: La Coupe du monde de football, à la valeur hautement symbolique, pourrait en 2014 ne pas aller au bout, si d’aventure le pays hôte n’allait pas jusqu’en finale : « Si en plus, la Seleção joue mal et se fait éliminer avant la finale, ce sera encore pire. Les sommes titanesques englouties dans les stades et d’autres infrastructures qui ne sont même pas terminées, vont revenir dans le visage des politiques comme un boomerang via les manifestations et le mécontentement général » prévient Michel Raspaud. Dans une situation au chaos hypothétique, tout le monde payerait l’addition. Le Brésil et ses dirigeants, son peuple, la Coupe du monde, la FIFA, le football…
Que reste-t-il  donc à souhaiter pour ce pays au bord de la noyade ? Que l’équipe nationale aille en finale, pour un peu de bonheur et pour que cette Coupe du monde puisse aller à son terme. Si les choses ne se passaient pas ainsi alors « le Brésil pourrait rentrer dans une crise dépressive terrible, mais peut-être salutaire ? L’histoire, alors, bégaiera… » Comme ceux qui résument le Brésil au « pays du football ». Pour nous autres, européens, la Coupe du monde sera la fête tant attendue. De l’intérieur, elle ne sera peut être que le facteur d’un choix, en vue du vote lors des élections d’octobre qui paradoxalement, pour les Brésiliens, sera bien l’événement majeur de 2014.
A coup de pied dans le ballon, la devise du pays « Ordem e Progresso » – Ordre et Progrès – peut vaciller, ou enfin prendre tout son sens.

Julien Quelen
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